SOMMES-NOUS TOUS LES ENFANTS DE NARCISSE ?

Dans un article du journal Le Monde datant de 2005, la question de l’apparence s’imposait déjà comme la façon de se différencier et de satisfaire son narcissisme.

Les sociologues partaient du postulat que la fin d’une vision utopique du monde laissait sa place à l’individualisme.

«L’amour de soi passe chez tout le monde avant l’amour du prochain », Euridipe.

Le corps est un accessoire à modeler non pas, en premier lieu, pour une meilleure santé mais une meilleure image de soi à renvoyer à l’autre.

De soi à soi et de soi pour se montrer à l’autre.

Dis-moi que je suis beau et je m’intéresserai à toi.

Transformer son corps, le maîtriser par la chirurgie voire une pratique sportive intense presque pathologique et une alimentation dans laquelle le plaisir a quitté l’assiette.

La liberté du corps mise à nue et portée aux nues depuis les années 60 pose la question des nouvelles préoccupations de notre société.

Celles-ci deviennent individuelles et créent une économie florissante. « Serions-nous tous les enfants de Narcisse amoureux de notre image ? »

L’exposition de plus en plus prépondérante efface la frontière entre le public et l’intime. Le corps est alors un produit d’un côté mais aussi une façon de s’exprimer, d’exprimer sa personnalité et même son appartenance à un groupe.

On se pense à l’abri du regard jugeant de l’autre tout en cherchant, malgré nous, son assentiment.

Cette perpétuelle préoccupation de soi touche des générations de plus en plus jeunes connaissant déjà les rouages de ce fonctionnement sans être toujours protégées.

Qu’en est-il de l’évolution de l’image de soi depuis la libération du corps ?

Est ce que cela a redéfini la relation à soi puis à l’autre ?

Est ce que l’éducation des enfants plus centrés sur eux et moins sur l’extérieur change leur rapport au monde ?

Pourrions-nous partir du postulat que la liberté et la libération du corps sont réellement les seules raisons de l’individualisme et du narcissisme actuel ?

La libération de ce corps, advenue dans les années 60, amène nombre d’entre nous à se lancer éperdument dans des régimes pour ne plus rien voir dépasser.

Des bouts de chairs en trop. Beaucoup ne peuvent quitter leur domicile sans passer des heures à s’apprêter dans leur salle de bain se tirant le portrait minute après minute jusqu’à obtenir l’image parfaite qu’ils publieront afin de remplir la jauge à compliments de la journée.

Que l’on soit Narcisse fasciné par son propre reflet, s’aimant beaucoup trop ou, au contraire, que l’on ne supporte pas ses attributs physiques, la psychologie moderne nous dirait que cela revient au même sentiment d’un amour de soi défaillant. Cela crée un équilibre délétère entre le physique et le psychique.

Comme le dit Paul Denis, psychanalyste et auteur de «Le narcissisme » (éditions Que sais-je?) : « Notre narcissisme est fait de toutes les formes d’intérêt que l’on a pour soi. »

On peut donc comprendre que s’aimer ne suffit pas. Il faut pouvoir avoir de l’intérêt pour tout ce qui fait notre personnalité, notre caractère, savoir comment nous nous aimons et avoir renforcé ce sentiment d’amour envers nous-même.

La libéralisation du corps a donné une place importante au corps au détriment d’autres traits de ce qu’est une personne. Il est possible que nous pensions que c’est par ce corps que nous deviendrons aimables.

Le nombre d’opérations de chirurgie esthétique a augmenté. 40,8% souhaitent embellir leur apparence physique, 21,9% masquer certaines imperfections et 13,7% simplement rajeunir.

Ce n’est plus un tabou que de se transformer et d’utiliser les moyens à notre portée afin d’améliorer ce corps qui est ce que l’on pense devoir présenter en premier lieu et faire aimer en premier lieu.

Quelque soit sa méthode, chacun semble chercher son Graal physique.

D’autres se couvriront de tatouages ou de bijoux afin de s’embellir et peut-être faire un « pied de nez » à ce temps qui passe malgré nous. Le tatouage ou le piercing sont aussi des manières d’attirer l’oeil.

La libération du corps demande un effort important et cela dans un objectif, peut-être, de ne jamais avoir à supporter la solitude.

Mais, on peut aussi y voir ce besoin de ne pas accepter le contrôle de l’autre, de l’Etat, du corps médical et de ce vieillissement naturel afin d’en faire son appartenance totale.

Une affiche du MLF1 (mouvement libération de la femme) datant de 1970 montre des corps nus enlacés en plein acte sexuel et des femmes et des hommes rassemblés pour une manifestation. Ce rassemblement permet de poser une revendication : le désir de choisir et vivre selon ses propres valeurs en contestant l’autorité en place. Se libérer et s’aimer ont permis à l’individu de dire, de montrer ses besoins et ce qui est ou non acceptable.

Pour exemple, nous pouvons évoquer la santé des femmes voire des personnes souffrant de troubles psychiques. Les souffrances sont enfin entendues et des solutions se dégagent de cette écoute.

Les enfants et les adolescents accèdent aisément à tout ce qui fait d’eux un être presque de perfection notamment car ils deviennent, souvent et de plus en plus, des accessoires de mode ou de représentation pour des parents en quête, au-delà d’eux-mêmes, d’une reconnaissance absolue. Ils font de leurs enfants une vitrine de leur bonne parentalité et cela ne se traduit pas uniquement par des principes éducatifs étalés dans diverses émissions ou réseaux sociaux. Cela se traduit aussi par un enfant, dès sa naissance, vêtu de vêtements excessivement onéreux, jouant avec des jeux excessivement chers et pas forcément adaptés. La libération du corps a conduit à cet étalage de soi et de ce qui nous appartient dont les enfants.

L’enfant est un produit d’appel publicitaire. Cela attire des abonnés. Tout est un bon moyen pour être vu et aimé. L’enfant devient donc un clone de son parent.

Certains adolescents fonctionnent sur le même comportement que ces adultes en faisant de leur image un moyen de se faire entendre, connaître et donc aimer.

Mais cet amour factice et instantané, peut se transformer en pugilat publique dès qu’une haine s’installe.

Est ce que ce domaine public où l’on fait valoir la libération de son corps et de son être n’aurait pas tendance à nous enfermer ? On peut constater qu’il existe aussi des personnes ne pouvant se détacher de ce domaine devenant addict à l’approbation des autres par ce biais.

Lorsque nous sommes ce regard sur l’autre, nous évitons de voir ce qui est dérangeant, méprisable ou miséreux comme une crainte que cela ne soit nous.

L’individualisme, cette tendance à se privilégier au détriment de la société, est un acteur dans la libération du corps. C’est parce que j’ai vécu telle ou telle expérience que je mène tel ou tel combat vers la liberté qui commencera par la mienne ou que je pense que cette liberté peut être celle que recherche l’autre.

On parle beaucoup aujourd’hui de l’individualisme comme d’une maladie qui envahirait toute la société. Cette libération du corps rend dangereuse notre société par ce manque de solidarité et de vision commune. Les individus vont choisir leur vie et oublier le collectif.

Existe-t-il réellement un tel individualisme généralisé ? N’était-ce pas plutôt pour répondre à une société moderne pesante et de plus en plus exigeante dont les individus se définissent par eux-mêmes sur des bases de relations différentes et riches mais complexes.

Un sociologue, Emile Durkheim2, exprimera plutôt que l’individualisme renforce et accentue le lien social en donnant des façons de se rencontrer et de s’exprimer plus importantes. Il y a donc une ambivalence entre le concept d’individualité et la solidarité. Pour autant, on peut aussi comprendre que ces concepts fonctionnent en miroir. L’un ne peut aller sans l’autre. Je m’intéresse à l’autre car j’y trouve mon intérêt quel qu’il soit et surtout si l’autre approuve ce que je présente ou représente.

La libération du corps amène à être plus à l’écoute de son corps, son désir et son envie en se détachant de ceux qui le contrôlaient auparavant mais cela signifie aussi que sa sécurisation est de notre seule responsabilité.

Nous devons assumer nos choix le concernant. Nous devons aussi apprendre à nous protéger de ce regard, le nôtre ou celui de l’autre, qui peut être bienveillant mais aussi malveillant.

Être un enfant de Narcisse ne découle pas obligatoirement de la libération du corps mais cela a accentué ce « symptôme ». nous le considérons comme un être à part entière parfois plus essentiel que le reste de notre personnalité. Il faut bien entendre que développer tout ce qui fait une personne est le véritable amour de soi en acceptant ce qui ne peut se changer et ce qui est.

L’amour de soi passe par l’acceptation et non par le perfectionnement.

Les valeurs individuelles, les besoins et les désirs personnels ont une place dans la construction d’une société et d’une communauté car ils peuvent aider à comprendre et à entendre l’individu. Ce qu’il vit. Ce qu’il veut. Ce qu’il est.

Le narcissisme mesuré est nécessaire afin de faire valoir son identité face à l’autre.

1http://musea.univ-angers.fr/exhibits/show/le-planning-familial-50-ans/les-annees-1970-la-liberat

2É. Durkheim, « L’individualisme et les intellectuels » (1898), repris dans La science sociale et l’action , Paris, PUF, 1987 (1970)

Laetitia CAVAGNI

poétesse et écrivaine

4 commentaires sur «  »

  1. Sacré article Laetitia, que j’applaudis des deux mains.

    Oui nous sommes de plus en plus individualistes. Et en même temps, nous avons beaucoup de difficulté à ne pas nous faire attraper par l’un des mouvements stupides qui se succèdent sans fin, avec leurs noms pas toujours clairs. Chacun avec sa part de vérité et ses dérapages.

    Chacun avance comme il peut avec ce matériau pas toujours sain et si rarement objectif. Tout cela nuit à la société dans son ensemble, mais aussi à chaque individu. Chaque fois que nous enfourchons l’un de ces mouvements, nous perdons un peu de notre libre arbitre et de notre sagesse.

    Plutôt que de fonctionner à coup de slogans, apprenons à réfléchir…

    Je te dis, chère Laetitia, on n’a pas le cul sorti des ronces…
    Je t’embrasse.

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