Mon utérus n’est donc qu’une matrice ?

10h40. À l’heure. Salle d’attente froide bondée de femmes, uniquement des femmes. Des jeunes, des comme moi. Celles qui ne viennent pas avec l’espoir au ventre de porter un autre être. D’alimenter ce monde d’une autre richesse.

11h38. Presqu’une heure de retard. Je rentre dans le cabinet de la gynécologue. Les mots s’enchaînent. L’examen long et pas vraiment agréable.

Les solutions (est-ce réellement des solutions?) sortent par vague de sa bouche.

Numéro une : inefficace.

Numéro deux : efficace sur du court terme.

Numéro trois : efficace ad vitam aeternum. Cette éternité me prive d’un organe.

Mais, soyons honnête, on s’en fout. On s’en branle. On s’en bat la cacahuète. Après tout, je les ai eu mes enfants. Il ne sert plus à rien mon utérus.

Ce n’est qu’un sac vide depuis 2012 et stérile depuis 2013.

25 janvier 2012, naissance de ma fille.

Discours du chirurgien :

  • Madame, après 3 césariennes, je vous conseille la stérilisation. Si je pouvais vous l’imposer, je le ferais.

Violence des mots. Violence de l’instant. Donnez-moi ma fille qui n’a que quelques heures afin que je lui dise la bêtise du milieu médical. L’indifférence encore présente à l’encontre du corps féminin et des douleurs féminines.

8 novembre 2021. je me questionne. Pourquoi me l’avoir laissé cet utérus si on l’envoie au peloton d’exécution quelques années plus tard ?

Être stérilisée alors que cela n’est pas un vrai choix, oui, on vous dit que vous pourriez mourir et tuer celui ou celle qui pousse en vous, est une douleur physique. Le médecin insiste pour insérer son implant là où le corps refuse.

Et alors dans votre tête… c’est un échec. C’est encore une histoire où je ne peux pas contrôler ce qui se passe pour mon corps. Je ne peux pas le défendre, le protéger.

Je pense à la suite. À ma vie. À ma fatigue de supporter ce mal qui m’étreint chaque jour depuis plusieurs années.

J’entends ceux qui disent encore et encore, beaucoup de femmes d’ailleurs, que je dois penser à ces magnifiques enfants qui sont à mes côtés. Elles essaient d’être bienveillantes. Elles me disent aussi que je me sentirais mieux.

Mais, la question n’est pas là. Pourquoi dois-je me départir de quelque chose qui m’appartient à moi intimement en tant que femme et ne concerne personne d’autre ?

Pourquoi la médecine n’a pas d’autres solutions ?

La gynécologue continue :

  • on fait ça rapidement en l’ôtant par le vagin.

Je n’ai rien demandé, moi. Je vais vomir.

J’accouche de moi-même finalement.

Et cette question : que sera ma féminité sans lui ? Serais-je encore une femme ?

Évidemment que oui mais est ce que je vais me sentir ainsi ? Moi ? Pas vous. Moi ?

La colère m’enserre et m’épuise. Quel choix véritable avons-nous nous les femmes dans ce monde où on décide encore pour nous et où on légifère pour nous donner le droit de décider ?

Nombre de femmes n’ont aucune difficulté à accepter qu’on leur retire cet organe inutile désormais ? Libres des contraintes d’être une femme sans être de vieilles femmes. Et, je les approuve. Je les envie. Elles ont raison.

Où est le véritable choix ? Souffrir ou se recréer ?

Ben moi, j’ai peur de la suite. Moi aussi, j’ai des choses à dire.

Je veux dire merde à tous ces médecins qui ne nous pas entendus et n’ont pas entendu la souffrance de femmes. Car, j’en connais qui vivent de vraies catastrophes cachées dans leur corps. C’est trop tard pour elle. On ne peut plus rien. Elles devront avoir mal toute leur vie. Pourtant, regardez-les. Elles vous sourient. Elles se vêtent de leur féminité. Elles sont des guerrières.

Je veux dire merde à ce médecin qui m’a infantilisé alors que j’accouchais de mon troisième enfant. Merde de votre implant si mal positionné que je ne peux pas accéder à un traitement.

Je veux dire à ce médecin qui n’a pas cru à mes douleurs. Mon utérus commençait à se déchirer. Et là, y’avait pas un risque pour un bébé aussi ? Ha pardon ! Si c’est vous, c’est une erreur et l’erreur est humaine.

Merde à la maladie. Aux maladies silencieuses.

Merde à ma maladie. Mais va t-elle enfin me lâcher ?

Vous nous voyez sourire, porter fièrement nos poitrines et nos utérus.

Mais, au fond, que savez-vous de nous ?

Partiriez-vous travailler la sang goûtant entre vos jambes ? Des contractions crispant vos membres ?

Supporteriez-vous tous ces tabous autour de cet organe ?

Non, mon utérus n’est pas qu’une matrice.

Oui, je suis une femme.

Et toi aussi. Toi. Et toi. Dis-leur. Quelque soit ta maladie. Il est à toi. Il est à moi.

Alors, allez-y ! enlevez-le ! Je pleure déjà. Elles pleurent déjà toutes. Avec ou sans enfants.

Je vais me recréer même si vous décidez pour moi.

C’est quoi être une femme alors ? On se questionne tellement sur notre genre qui ne se situe plus au niveau de nos organes génitaux et de tout cet appareil reproducteur.

Après tant de lutte, vous nous « costumez » toujours de cette vision de génitrice. Physiologiquement, évidemment nous l’avons compris. L’utérus est un organe de reproduction.

Et alors ? La médecine ne l’écoute pas plus qu’il ne nous écoute.

C’est quoi rester un être humain lorsqu’on n’est plus qu’une image floue sur une machine lors d’un examen médical ?

  • Toc toc toc !
  • Qui est là ?
  • Une personne.

Quel est le poids de notre voix ?

Que vais-je dire à ma fille ? Souffre en silence. Et quelque soit ta maladie, fais ce qu’on te dit.

Tu seras une femme, ma fille.

Je propose de fêter ce futur potentiel deuil.

Ce soir-là, portons nos plus beaux atours et buvons jusqu’à la lie ces bouteilles aux bulles pétillantes de vie.

Je vous prouverais que je ne suis pas qu’une matrice. Et elles non plus.

Ni une porteuse d’enfant ni une porteuse de vos désirs.

À moi de décider de souffrir ou de m’amputer.

À moi de décider de ma vie.

Laetitia CAVAGNI

écrivaine et poétesse

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