Christophe Cazenove ou l’homme qui croque le monde des enfants

                                  Les mots de la bande-dessinée

En quelques mots de son enfance à aujourd’hui…

Loin d’une coquetterie inutile, Christophe Cazenove avoue son bel âge presque avancé de 51 ans lorsqu’on lui demande de se présenter. Celui où l’on entre dans la catégorie des séniors mais où il est encore possible de mâchouiller des malabars car on a toujours toutes ses dents.

Simplicité abordable et non feinte sont les mots qui nous viennent à l’esprit en le croisant, non par hasard, à une séance de dédicace pour la BD Les Sisters et Les Petits Mythos. Le cynisme ne passera pas par cet auteur à succès.

« Pour moi, le meilleur moyen de garder les pieds sur Terre est de ne jamais perdre de vue l’essentiel, le lecteur (…) car si j’arrive à vivre de mon travail c’est bien grâce à lui. »

Arrivé sur notre planète directement à Martigues (avec des histoires et des couleurs dans son bagage ?), il se plonge dans la lecture enfantine et magique de sa maman : le journal de Mickey. Les bande-dessinées ne seront pas loin de son regard. Lucky Luke, Boule et Bill, Les petits hommes… et tant d’autres œuvres littéraires rencontrées durant notre enfance.

Il est sage, naïf. Il vit dans un univers entouré de livres et de jeux qu’il crée sans se faire trop de copains. Sa timidité rêveuse se fera plus discrète afin qu’un lien se tisse avec ses lecteurs. « Je peux m’adresser aux autres avec un masque social d’auteur de BD. »

Le masque est peut-être efficace mais il ne cache pas cette douceur et cette gentillesse avec lesquelles il aborde de jeunes fans (ou moins jeunes) parfois eux-mêmes intimidés. Il prend le temps de les écouter et de leur répondre.

Enfant, il tente de comprendre ce mystère de réussir à « raconter une histoire grâce à de simples dessins. »

Adulte, il sera celui qui créera ce mystère et deviendra alors un raconteur d’histoires à bulles.

Il dessinouille comme il dit mais il écrit surtout. Il scénarise. Il joue avec l’enfance tout en comprenant le sérieux de leur univers. Qui ça ? Ceux qui créent des règles incompréhensibles et s’embellissent la vie. Ceux qui ne rient pas alors que nous le ferions.

Ces petits êtres qui comprennent bien mieux que nous où l’on va mais surtout où l’on ne devrait pas aller. Les biens nommés : les enfants.

Il se raconte un peu au détour, d’une phrase, on apprend qu’il s’était fixé un délai pour faire taire son souhait d’être publié. Il a l’audace et le courage de combattre cette rigidité et peut-être ce découragement pour écouter juste un message sur son répondeur. OUF ! Le destin a décidé autre chose pour lui. La maison d’édition BAMBOO s’intéresse à lui. Il quitte les rayons froids pour les crayons chauds.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_Cazenove

Dis Christophe, écrire des BD, c’est sérieux ou c’est pas sérieux ?

(la question qui fâche)

Y’a une dame là qui s’appelle Natacha Polony et la dame, elle a dit que l’on ne pouvait pas entrer dans la lecture par la bande-dessinée. Cela ne créerait pas d’images mentales et ne permettrait pas une culture littéraire.

Donc, je pars du postulat que, selon cette dame, la bande-dessinée n’est pas de la littérature. Alors qu’est-ce donc ?

Une bande-dessinée n’est pas un livre » article de Thierry Groesteen du blog neuf et demi http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article289

Ça a bien une couverture, un quatrième de couverture et des pages reliées. Y’a des images, certes mais y’a aussi des mots.

Et, un livre de Haïkus, est-ce de la littérature ? Des mots, des dessins. Tout presque pareil.

Pourtant, le premier pas d’un enfant dans la lecture est jonché d’images et non de mots.

Que penseraient donc Man Ray et Paul Eluard de leur livre « Les mains libres » ? Poésies et dessins s’y côtoient.

J’dis ça, j’dis rien.

Christophe Cazenove ne se moque pas de l’enfance ou de l’adolescence. Il l’observe. Il s’en inspire. Il a compris que les enfants sont des êtres sérieux. Il m’apprend aussi que ces petits ont un souci pointilleux, au cordeau, du détail dans le dessin. Ils remarquent l’assiette non mangée. La tasse toujours pleine. Et cela tout en comprenant le second degré de l’histoire.

Ils captent le fil rouge entre la bulle et le dessin.

Il est, comme nombre d’auteurs en littérature, « un adulte qui n’est rien d’autre qu’un enfant plus âgé que les autres. »

Je me suis intéressée à l’entrée dans la lecture des enfants. Natacha Polony, que l’on ne présente pas, la dame aux cheveux oranges soulève deux points : la BD n’est pas de la littérature et la BD rend l’entrée dans la lecture médiocre voire peut abêtir les enfants.

Grâce à une amie éducatrice spécialisée auprès de jeunes enfants handicapés psychiquement, je lis et tente de déchiffrer un article sur la symbolisation mentale. « De la symbolisation primaire à la symbolisation secondaire » Bernard Golse, cairn.info.

Je comprends que la présence et l’absence de l’objet ont une importance dans l’apprentissage notamment dans les premières années. En fait, c’est l’atmosphère émotionnelle de la rencontre qui produit une inscription psychique.

Si la découverte ou l’apprentissage se font dans un moment d’anxiété ou sans interaction, la symbolisation ne se fera pas correctement.

L’apprentissage des mots passent par l’image et ensuite par le mot. L’enfant aura fait un lien entre ce qu’il a connu et rangé dans un tiroir de sa jolie tête grâce à ce qu’il aura vu, touché, goûté etc…

Madame Polony, cela n’empêchera pas d’apprécier de grands auteurs français comme Victor Hugo ou Fedor Dostoievski (je parle pour moi qui fut d’une lenteur d’apprentissage exceptionnelle).

Et si la question était plutôt : Pourquoi ne réussit-on pas à transporter un enfant à travers les histoires des Rougon-Macquart ou de Madame Bovary ?

Peut-être parce que nous en faisons une étude de cas, de texte et non une aventure, une vision de la vie d’autres ou même de tenter de créer un lien entre l’histoire et le lecteur.

C’est finalement ce que réussissent Christophe Cazenove et les dessinateurs qui l’accompagnent.

Le décor est déjà posé. On me le représente mais en-dehors de la bulle, il y a le reste à imaginer. Ce chemin qui ne se poursuit pas. Cette discussion qui ne semble pas terminée.

Comment le personnage va se sortir d’une situation embarrassante ?

Vont-ils se revoir ?

Comme dans un livre sans images.

Il nous faut enfin sortir de l’élitisme littéraire à la française.

J’ai appris à lire grâce à Marcel Pagnol. J’ai appris à aimer les questions grâce à Mafalda et à accepter avec elle, l’absurdité de l’humanité. J’ai appris à rire de l’adulte avec Calvin et Hobbes.

Comme disait Jean Cocteau « Un général ne se rend jamais, même à l’évidence ». Dommage. Vous fermez une porte aux enfants. Celle de la première mentalisation.

La BD, lors de salons du livre, n’est pas toujours mise au premier plan. Nous leur préférons les grands noms de la littérature actuelle à ce qui nous fait du bien rapidement.

Allez flâner dans les librairies et comptez le nombre d’adultes dans ce rayon. La BD est ouverte à tout type d’écriture. Elle ne cloisonne pas.

Il en faut bien du talent pour réussir à intéresser en se permettant d’apporter un univers déjà peint. Et puis, zut, si cela détourne aussi de cet écran plat qui appauvrit l’imaginaire, peu importe le support, non ?

La naissance d’une BD

Il était une fois une discussion entre un scénariste et un dessinateur (ou entre lui et lui-même).

Il y a l’histoire d’abord puis le dessin. Le scénario voyage du scénariste au dessinateur. Il traverse ce pont à de multiples reprises.

« Je n’attends pas d’un dessinateur qu’il illustre simplement l’histoire mais qu’il lui donne corps, qu’il lui insuffle la vie, du rythme… »

C’est ce travail d’équipe qui permet à l’histoire de s’incarner. Le scénario est un squelette à réveiller. Le scénariste interpelle le dessinateur et ce dessinateur rend vivant ce squelette.

Christophe Cazenove m’apprend ce qu’est l’encrage : ce moment où le dessinateur passe du crayonnage à l’encre. Le trait est alors définitif.

D’autres professionnels ont une importance dans cette création. Le coloriste. L’imprimeur. L’éditeur.

Coloriste ? c’est-à-dire ? « La couleur, ce n’est pas juste mettre du rouge ici et du bleu là-bas, il s’agit de créer des ambiances afin de renforcer l’immersion du lecteur dans les pages dessinées. »

Un lien qui aboutit à une œuvre que l’on veut lire après 6 à 8 mois de travail en moyenne. Tout pareil qu’un livre sans images.

Car le travail est réel. C’est sérieux la construction d’une BD. Il y a aussi ce qui se déroule entre la première case et la dernière case. L’habillage avec les jeux de mots. Ecrire pour celui qui va dessiner. Se creuser la tête pour le faire rire. Et surtout, oui surtout, écouter ce qui se trame autour de soi afin de s’en inspirer.

Et donc, ne jamais perdre le fil avec l’imaginaire des enfants. Leur monde tourne vite. Il change et se transforme en en éclair.

Bamboo, la maison d’édition de Christophe Cazenove est fondée par Olivier Sulpice en 1997. L’idée germe en 1991 suite à sa rencontre avec le dessinateur Henri Jenfèvre. Ils se lient d’amitié et se lancent ensemble dans la publicité en proposant des illustrations.

Ils prennent le temps. Ils se font connaître, alimentent leur réseau.

Cette maison d’édition est le rêve d’un ado qui lit Franquin et Gotlib, qui aime fluide glacial et le potache. Il n’apprend pas sur les bancs de l’école mais par des rencontres.

La BD d’humour est leur sceau principal mais Olivier Sulpice balaiera le spectre de la BD avec d’autres collections comme la fantasy, le manga, le réaliste.

Des BD à la réalisation de dessins-animés. Des BD aux produits dérivés. Des BD au cinéma.

La maison d’édition assoit une place mais sait garder ses auteurs. Elle les suit. Elle échange. Elle les défend et défend leur création. Ce basique d’un travail d’éditeur qui manque à certaines maisons d’édition ou même l’auteur est un produit.

Cela ne semble pas la ligne directrice de Bamboo.

Les BD de cet enfant scénariste

Je me suis présentée à lui, moi-même, quelque peu intimidée mais avec cette promesse faite à une Emma de 9 ans. Oui, j’irais faire dédicacer ta Sisters.

Voilà, c’est fait.

Il ne le sait pas mais il lui a offert un petit bonheur. Alors, évidemment, Emma est une enfant. Elle est passée à autre chose en deux minutes chrono.

Mais, elle passe parfois derrière moi et lit ce que j’écris des fois que « t’écrives n’importe quoi » sur les Sisters.

Christophe Cazenove, c’est aussi Les Petits Mythos, du Boule et Bill, Les gendarmes, les pompiers, foot maniacs, Mes cops, Les amies de papier, Les insectes en BD, Tizombi… et il ne s’arrêtera sûrement pas à celles citées car il y en d’autres passées et à venir.

https://www.bamboo.fr/scenariste-christophe-cazenove-18.html

Le mot de la fin aux enfants

« heu que j’adore vos histoires. J’espère que le dernier tome va sortir vite. »

« c’est drôle quand Marine comprend pas quelque chose et qu’elle fait autre chose à la place. »

« c’est tout, j’arrive spaghettis Lili »

Ha si, lorsque vous croiserez Christophe Cazenove, n’hésitez pas à lui offrir du chocolat mais pas sûr alors qu’il soit encore à votre écoute alors…à vos risques et périls 🙂

                                                                            Laetitia CAVAGNI

                                                                            Poétesse et écrivaine

2 commentaires sur « Christophe Cazenove ou l’homme qui croque le monde des enfants »

  1. Ma chère Laetitia,

    Tu m’as régalé avec cet article à la gloire de Christophe Cazenove et plus généralement de la BD.

    J’adore Natacha Polony, mais elle fait fausse route. Je me suis élevé dans la lecture autant par les livres que par les BD. Et aujourd’hui, j’ai toujours autant de plaisir le nez dans une BD que dans un livre ou un recueil de poèmes. Imaginer que les dessins peuvent empêcher de se construire des images mentales n’est pas idiot, mais c’est faux et bien réducteur des capacités des petits d’hommes.

    Tu parles d’Eluard. J’ai lu les mains libres tout récemment, et suis actuellement plongé dans le recueil des poèmes de ses dix dernières années.

    Bravo et merci pour ce bel article.

    Belle journée Laetitia. Prends soin de toi et à bientôt.
    Je t’embrasse.

    Aimé par 1 personne

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